Science

L’étude et la conservation des carnivores en France, qu’en est-il aujourd’hui ?

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Habituellement, lorsque je prépare un article pour Carnivores et alors, je travaille plusieurs sources et rédige une compilation plus ou moins complète et accessible à tous. Mais aujourd’hui je vous propose un texte que j’ai très peu retravaillé. Il ne s’agit pas d’une crise de flemmardise aigüe ou d’une irrésistible envie de plagia ! En fait, ce texte s’est avéré si complet et si exact qu’il était difficile pour moi de faire mieux. Il s’agit de la préface d’un volume regroupant plusieurs articles scientifiques sur l’étude et la conservation des carnivores (la source apparaît en fin d’article). Le texte original est de Luigi Boitani, du Département de Biologie Animale et de l’Homme de l’Université de Rome « La Sapienza ». Sans plus de préambule, je vous invite à le lire afin que vous compreniez mieux la problématique des carnivores, et en particulier des grands carnivores, en France.

« Les Carnivores ont toujours eu une signification particulière pour toutes les cultures humaines. Les rapports les plus divers se sont instaurés entre l’homme et les carnivores, en fonction des connaissances et les moments historiques.

Le Loup, un totem emblématique (source : http://one-vibration.com/profile/EdwardSenesky#.Uw3B7PR5NOo)
Le Loup, un totem emblématique (source : http://one-vibration.com/profile/EdwardSenesky#.Uw3B7PR5NOo)

Les grands carnivores, en particulier, ont eu un rôle important, de symbole positif de totem à respecter et à suivre, à celui négatif d’une nature hostile et dangereuse. Suivant les différentes sociétés humaines, l’homme a vu dans les carnivores des exemples à imiter ou des ennemis à combattre jusqu’au dernier individu. Du fait de cette forte charge symbolique des carnivores, les rapports avec l’homme ont été souvent marqués d’une forte composante de préjugés, légendes, mythes et interprétations qui ont peu à voir avec la réalité biologique des espèces animales. Si ceci était acceptable lorsque la connaissance du monde naturel était transmise par des textes imprécis ou erronés, cela n’est certainement plus le cas de nos jours où nous avons à disposition des instruments et des moyens qui devraient nous permettre de dépasser avec facilité les barrières de la connaissance biologique sur les espèces animales.

Pourtant ce n’est pas le cas. Les carnivores restent encore très peu connus. À peu d’exceptions près, une grande partie des espèces, même les plus grandes, est souvent méconnue par la science et nous devons affronter leur gestion sur la base d’informations fragmentaires ou de simples anecdotes. Ceci est encore plus vrai en Europe qu’en Amérique du Nord et malheureusement les conclusions des recherches américaines ne sont pas directement utilisables en Europe. Ainsi le Loup (Canis lupus), espèce peut-être parmi les plus étudiées dans le monde entier, a une flexibilité écologique telles que les résultats obtenus par étude sur un site donné peuvent ne pas être valable sur d’autres sites.

Une genette dans son habitat naturel (source : http://www.parc-animalier-pyrenees.com/gp/Genette/69)
Une genette dans son habitat naturel (source : http://www.parc-animalier-pyrenees.com/gp/Genette/69)

Les carnivores les plus petits sont de leur côté largement oubliés, non pas par les biologistes qui seraient pourtant intéressés à leurs études, mais plutôt par les bailleurs de fonds qui préfèrent financer les recherches appliquées sur des espèces ayant un intérêt direct pour l’homme.

Avec ces embryons de connaissance, affronter la gestion des carnivores est une entreprise difficile : des données imprécises sont utilisées pour des interventions qui pourraient avoir des conséquences irréversibles sur l’état des populations animales. L’Europe se trouve devant certains choix décisifs pour le destin de certains carnivores comme le Lynx (Lynx lynx), l’Ours (Ursus arctos), et le Loup (Canis lupus). Nonobstant la protection garantie par la Directive Habitats et par diverses législations nationales, ces espèces ne sont pas protégées de façon à permettre la survie de populations viables dans leurs aires de répartition naturelles. Mais le défi le plus difficile se pose peut-être avec la gestion de l’actuel phénomène d’expansion de certaines espèces comme le loup et le lynx. Après des siècles de persécution et d’images négatives, l’opinion publique est maintenant en faveur du loup et le changement des conditions écologiques et socio-économiques de nombreuses régions européennes a permis une lente mais stable récupération des populations de loups sur une large partie de son aire de répartition européenne. […] 

Les éleveurs défilent contre le loup en lozère (source Midi Libre : http://www.midilibre.fr/2013/08/23/les-eleveurs-defilent-contre-le-loup-en-lozere,748581.php)
Les éleveurs défilent contre le loup en lozère (source Midi Libre : http://www.midilibre.fr/2013/08/23/les-eleveurs-defilent-contre-le-loup-en-lozere,748581.php)

Pourtant nous sommes encore très loin d’une situation stable de cohabitation entre homme et loup. Le débat sur la gestion du loup devrait être basé sur des données et des faits. La solution devrait être trouvée avec la logique et la rationalité, alors qu’on assiste à une confrontation constamment entretenue par des éléments passionnels et émotifs. Dans ce climat, les positions deviennent extrêmes et les solutions s’éloignent. Le fait que la cohabitation entre homme et loup soit possible est démontrée par la présence de loups, troupeaux et touristes en Italie, Espagne, Portugal, Grèce et beaucoup d’autres pays d’Europe orientale, mais la solution d’un de ces pays n’est pas nécessairement la solution pour tous les autres. Le seul élément commun semble, au-delà de la biologie, des émotions et de la logique, être la disponibilité au compromis à trouver une voix intermédiaire entre les exigences de deux factions opposées, celles des protectionnistes et celles des éleveurs. […] Mais à la base de toutes ces opérations de compromis doit veiller un sain principe de biologie de la conservation qui pose comme objectif non négociable la persistance d’une population viable de loups partout où il y a un habitat naturel adéquat. Cet objectif est posé de manière non équivoque dans la plupart des opinions publiques européennes et est inscrit dans la Directive Habitats. Sur ce point il ne peut y avoir de compromis.

Des problèmes similaires existent pour la conservation du lynx, de l’ours et pour d’autres carnivores. Notre rôle à nous les biologistes est double : en tant que chercheurs nous avons le devoir de fournir les meilleures données scientifiques possibles pour informer et diriger le débat politique ou sur la gestion, en tant que citoyens nous avons le droit d’exprimer notre opinion sur les choix de gestion. […] »

Les trois grands carnivores de France (source : ferus http://www.ferus.fr/)
Les trois grands carnivores de France (source : ferus http://www.ferus.fr/)

Il est intéressant de constater que ce texte datant de 2002 reste parfaitement d’actualité 12 ans plus tard. À vous de tirer les conclusions qui s’imposent… L’approche de la gestion des prédateurs en France n’a pas vraiment évolué en une douzaine d’années, de même que les ressentis des partisans pro et anti-loups qui restent campés sur leurs positions, guidées essentiellement par leurs émotions, au lieu de se fier aux arguments rationnels apportés par la science.

À noter que les parties supprimées par mes soins dans la citation de ce texte se rapportent au contenu du volume, à l’exception du passage traitant de compromis. L’auteur mentionnait ici la nécessité de tolérer la perte de quelques têtes de bétail ainsi que l’élimination (en conformité avec la loi) d’un certain nombre de loups dans les zones où sa présence mènerait à des dommages trop onéreux. J’ai volontairement supprimé ce passage car je suis en désaccord sur ce point. La suppression d’individus d’une population de loups n’apporte aucune solution satisfaisante sur le long terme du fait de la stratégie d’occupation de l’espace de cette espèce (le loup est un colonisateur : un autre individu viendra remplacer celui qui a été abattu) d’une part, et d’autre part parce que cette méthode ne permet aucune évolution comportementale du loup : il n’apprend pas à craindre l’homme et à l’éviter puisque l’animal attaquant un troupeau est purement et simplement supprimé. Je rechercherai d’autres sources scientifiques traitant de ce problème et je me ferai un plaisir de partager avec vous ces informations ultérieurement.

L'étude et la conservation des carnivores - sfepm
L’étude et la conservation des carnivores – sfepm
Pour ceux qui veulent aller plus loin, je vous invite à vous procurer l’ouvrage d’où j’ai tiré cette citation : Chapron G. & Moutou F., 2002. L’étude et la conservation des carnivores. Société Française pour l’Étude et la Protection des Mammifères. Paris. 167p.

Les prédateurs responsables de la raréfaction des proies ?

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A peine arrivée dans les Alpes, le premier autochtone que je rencontre me balance au bout de quelques minutes de conversation qu’il n’y a plus de lapins dans les forêts à cause des loups.

Voilà encore un beau cliché sur les prédateurs : ils boufferaient tout ce qui vit dans leur environnement, tels des monstres assoiffés de sang.

Sans vouloir polémiquer sur le degré de jugeote qu’il faut avoir pour tenir de tels propos, je tiens aujourd’hui à rétablir un fait. Faisons donc un peu de sciences voulez-vous ? Il s’agit de l’écologie des populations.

Quelques définitions

D’abord, qu’est-ce qu’une population ?

C’est un groupe d’organismes (ou individus) de la même espèce, vivant dans un endroit précis, délimité par des frontières naturelles ou bien arbitraires (choisies par l’observateur).

Qu’est-ce que l’écologie des populations ?

C’est l’étude des populations dans leur environnement, donc leur dynamique en fonction des autres organismes vivants (ressources, compétiteurs, prédateurs, parasites…) et de tous les facteurs jouant sur leurs paramètres biologiques (polluants, ressources naturelles, habitat…)

Qu’est-ce qu’une communauté ?

Il s’agit d’un assemblage de plusieurs populations vivant dans un même milieu.

De l'écosystème à l'individu
Différents niveaux d’observation du vivant (source image : http://www.astrosurf.com/luxorion/seti-polymorphisme2.htm)

Il est important de connaître ces différentes échelles d’observation car les relations entre les différents organismes vivant au même endroit ont des effets à différents degrés.

Les différentes interactions entre espèces 

La plus connue est celle de prédateur-proie, ou consommateur-ressource. On parle de prédation (y compris pour l’herbivorie).

Mais il y a aussi la compétition (lorsque deux organismes rentrent en conflit pour une même ressource limitée, telle que la nourriture ou encore le territoire). Lorsque la ressource disputée est alimentaire, on parle de compétition trophique.

On a également le parasitisme.

D’autres relations sont bénéfiques aux deux partenaires : on parle de mutualisme. La symbiose par exemple en fait partie.

Toutes ces interactions ont un effet soit positif, soit négatif pour les individus. Cela peut s’exprimer par la mort (cas de la prédation) mais aussi par des résultats plus difficilement mesurables (une plante broutée subit un effet négatif mais ne meurt pas nécessairement). On observe ces effets sur ce qu’on appelle la fitness. Il s’agit de la capacité d’un individu à pérenniser (ça englobe donc sa capacité à se reproduire et à s’adapter, bref c’est un marqueur de la sélection naturelle).

Le cas d’un prédateur

Déjà nous nous rendons compte que les interactions entre espèces ne sont pas si simples qu’il n’y paraît.

Prenons schématiquement une population de prédateurs qui attaquerait une population de proies. Le nombre d’individus ressources (les proies) diminue logiquement par effet de prédation. Leur densité (nombre d’individus au mètre carré) aussi. Ils deviennent donc plus difficiles à chasser. De fait, la population prédateur se retrouve limitée par une ressource trophique devenue rare. Sa fitness en pâtit donc. On peut observer par exemple des individus plus maigres, moins puissants, moins robustes et donc plus fragiles. Cela revient à réguler en retour la taille de la population de prédateurs. Les proies étant moins consommées, leur population s’accroit à nouveau. C’est pour cela qu’on parle d’auto-régulation.

Le prédateur limite la prolifération de l'espèce proie (source image : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89quilibres_pr%C3%A9dateurs-proies)
Le prédateur limite la prolifération de l’espèce proie (source image : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89quilibres_pr%C3%A9dateurs-proies)

Evidemment, ce cas de figure entre une population de prédateur et une population de proie est bien trop simpliste pour représenter la réalité des communautés. Il y a pour chaque cas d’étude de nombreux paramètres à prendre en compte. Les autres compétiteurs pour la même ressource alimentaire, les autres compétiteurs de la ressource, les autres ressources disponibles, les facteurs limitants (comme les maladies en cas de surpopulation), l’impact anthropique (polluants qui se concentrent dans la chaîne alimentaire, fragmentation de l’habitat, destruction de l’habitat, surexploitation des ressources pour la consommation ou le loisir…).

Enfin, il faut garder à l’esprit que la dynamique ressource-consommateur est façonnée par l’évolution mutuelle de ces deux populations. L’évolution est une réponse adaptative à un changement environnemental. Les prédateurs sont une partie de l’environnement des proies, et inversement. Lorsque l’un change en réponse à l’interaction avec l’autre, il stimule par là même le changement chez l’autre.

Un équilibre fragile

Bref, les relations entre les différentes espèces sont donc complexes et en perpétuel mouvement. L’ensemble de ces interactions constitue un équilibre permettant l’existence de toute cette biodiversité. Si un des maillons de cette chaîne vient à se rompre, c’est l’ensemble du système qui en pâtit. La disparition des grands prédateurs a, par exemple, permis la prolifération de certaines proies comme le Sanglier (qui cause de nombreux dégâts chez les agriculteurs). Autre exemple, le Campagnol terrestre pullule mais le Renard voit ses populations régulées par l’Homme qui préfère le considérer comme un « nuisible »…

L'Homme ne peut se substituer à aucun des maillons de cette chaîne (source image : http://www.vazy-jetecrois.com/spip.php?article873)
L’Homme ne peut se substituer à aucun des maillons de cette chaîne (source image : http://www.vazy-jetecrois.com/spip.php?article873)

L’Homme ne peut se substituer à ces prédateurs pour la raison évidente qu’il est une espèce différente. Les prédateurs ne se contentent pas de réguler les densités des espèces proies mais les conditionnent aussi à une certaine occupation de l’espace, des stratégies de déplacement, et tout un tas d’autres facteurs faisant partie de la dynamique des ces populations. Par exemple, ils contribuent à la bonne santé de l’écosystème en prélevant les individus les plus fragiles (âgés, malades). Et nous ne parlons même pas des effets de la présence d’un prédateur sur les autres espèces non proies de son milieu ! Comment pourrions-nous nous substituer à n’importe laquelle de ces espèces de prédateurs ?!

Pour aller plus loin, je vous invite à lire le classique Ecologie, de Ricklefs et Miller (2005, chez De Boeck).